« Attention, les enfants regardent » (1978), film avant-gardiste sur l’enfance face à la banalisation de la violence
Un film où les véritables stars sont les enfants, et où Alain Delon endosse un rôle de « méchant » à la fois ambigu, inquiétant et complexe. Un ovni dans sa filmographie : l’un de ses rôles les plus atypiques, probablement l’un de ses meilleurs. Serge Leroy, cinéaste sous-estimé des années 70 et 80, signe ici une pépite oubliée, un film qui interroge sur un monde adulte défaillant et les dérives des images violentes auxquelles les enfants, livrés à eux-mêmes, sont exposés dès le plus jeune âge. Un sujet, hélas, plus actuel que jamais, et un film en passe de devenir culte. Jean-Marc Weyland.
Bienvenue dans ma rubrique, « Le cinéma de papa », où j’aime vous faire découvrir des pépites qui ne sont plus diffusées à la télévision sur les chaînes généralistes gratuites destinées au grand public, ou alors sur des chaînes thématiques cinéma, et donc payantes, destinées aux seuls cinéphiles. C’est bien dommage, car ces films ne sont pas oubliés, ils sont écartés.
L’histoire
Sur la Côte d’Azur, dans une somptueuse villa, quatre enfants, frères et sœurs, provoquent accidentellement la mort de leur gouvernante alors que leurs parents sont en déplacement. Ils décident de rester seuls et de s’organiser comme ils peuvent, sans cadre, ni autorité. Mais un homme, un rôdeur interprété par Delon, a tout vu. Il s’introduit dans la maison et s’impose, instaurant un climat de terreur trouble et imprévisible, oscillant entre protection et menace.

La genèse
Le film, coproduit par Alain Delon, est une adaptation d’un roman américain de Peter L. Dixon et Laird Koenig. Christopher Frank et Serge Leroy, scénaristes, transposent l’histoire dans un contexte français. Delon, souhaitant s’éloigner de ses interprétations de héros et de policiers, opte ici pour un rôle plus psychologique, plus sombre.
Le tournage se déroule durant l’été 1977, sur la Côte d’Azur et aux studios de la Victorine à Nice pour les scènes d’intérieur.
L’analyse
Delon, dans un de ses rôles les plus machiavéliques et instables, interprète un personnage complexe qui rappelle par moments son interprétation dans Le Professeur. Le film dresse un portrait amer d’une enfance pervertie, pointant du doigt l’influence des images violentes auxquelles les plus jeunes sont exposés. À tel point qu’ils reproduisent cette violence et cette perversion dans leur quotidien, un sujet toujours et plus que jamais d’actualité.
Le cadre de la Côte d’Azur, cette villa superbe en plein été, devient paradoxalement étouffant, oppressant, au lieu d’évoquer l’insouciance.
Delon, ici à contre-emploi, incarne un marginal mal habillé, décoiffé, menaçant, mais étrangement séduisant. C’est tout le magnétisme et le charisme de l’acteur, son allure féline, qui révèle la complexité du personnage. Monsieur Delon y est parfait. Les enfants, eux, sont tous excellents, crédibles, aucune erreur de casting, je me dois de tous les citer tellement j’ai été impressionné : Sophie Lenoir, Tiphaine Leroux, Richard Constantini et Thierry Turchet. Ils jouent avec un naturel rare, à la fois bourreaux et victimes, le propos même du film. Seuls deux de ces enfants poursuivront véritablement une carrière : Sophie Renoir, arrière-petite-fille du célèbre peintre et fille du directeur de la photographie du film, Claude Renoir (excellente comédienne qu’on retrouvera plus tard chez Rohmer dans L’Ami de mon amie), et Richard Constantini, qui avait commencé sa carrière trois ans plus tôt en jouant le rôle principal dans « Un sac de billes ».
La musique d’Éric De Marsan ajoute à l’étrangeté du film : une partition troublante, presque hypnotique, étrange, portée par des chœurs à la fois angéliques et inquiétants.
Sorti le 12 avril 1978, le film ne rencontre pas le succès. Peut-être parce que Delon n’y joue pas le héros, peut-être parce que le sujet, l’influence néfaste des médias sur les enfants, dérangeait ou n’intéressait pas le public. Mais la force du film réside dans la manière dont il montre ces enfants laissés à eux-mêmes, privés de repères, et interroge leur capacité à distinguer le bien du mal en l’absence d’adultes responsables.

Les seconds rôles
De très petites apparitions car le film est essentiellement un huis clos entre Delon et les enfants, mais tout de même, de bien sympathiques visages familiers comme Paul Crauchet en pêcheur, Marco Perrin en gendarme et Michel Fortin en chauffeur de bus scolaire, sans oublier la très belle et talentueuse Françoise Brion. Des apparitions brèves, mais qui enrichissent le film.
Anecdote
La commission de censure et sa classification a d’abord voulu interdire le film aux mineurs, non pas en raison de scènes de grande violence ou de sexe (il n’y en a pas), mais pour l’accusation qu’il porte sur le monde des adultes défaillants et l’influence néfaste des médias, accusés d’inspirer les actes des enfants. Finalement, le film sera interdit aux moins de 13 ans.
En 1991, une nouvelle demande de levée de l’interdiction est déposée, mais l’interdiction restera en place, rien n’y fera. Nous sommes en 2025 : l’actualité nous montre que la réalité a largement dépassé la fiction.
Comment le voir
Il n’existe qu’une vieille édition DVD de 2003, devenue hors de prix. À quand une restauration digne de ce nom, avec des bonus ? L’appel est lancé. Quant à vous montrer la bande-annonce ou un extrait… mission presque impossible, le film semble avoir disparu des radars … dommage.



















































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